LA LEGENDE
DE LA SPUSATA

 

LA LEGENDE DE LA SPUSATA

 

Elle est bien belle, en effet, la Spusata, dès la première aurore, quand sa masse puissante et les aspérités sombres de sa longue crête se détachent sur un fond de vague lueur diffuse.

On croirait, de Vico, n'en être qu'a deux pas. Il semble naturel que l'imagination populaire ait pris plaisir à personnifier la prestigieuse montagne !

Cette épousée éternellement immobile n'a rien moins été, de son vivant, qu'une grande coupable, une fille maudite, dont l'exemple est ainsi donné de haut à tous les enfants du pays, pour leur rappeler que le devoir de la piété filiale n'est pas de ceux que le ciel laisse enfreindre sans prompt châtiment.

Autrefois dit-on, il existait un village dans la forêt du Libbio, entre le Cervello et le Tritore, en face du Rotondo, et dans ce village une jeune fille d'une merveilleuse beauté, qui vivait seule avec sa mère déjà avancée en âge et qui était bergère en ce temps où l'on voyait des rois épouser des bergères.

Ce ne fut pas tout à fait un roi qui lui offrit sa main, mais un riche et puissant seigneur de la province voisine qu'on appelle la Cinarca.

Celui ci, dans ses voyages, avait vainement fait le tour des royaumes continentaux et des îles de la Méditerranée, à la recherche d'une femme qui parut digne de partager sa fortune et l'honneur de son nom. Etant enfin rentré dans son pays natal, tout mélancolique et désabusé, le prince célibataire demandait aux plaisirs de la chasse une diversion à ses ennuis.

Un beau jour, la poursuite d'une troupe de mouflons le conduisit avec ses valets et ses piqueurs jusqu'au fond de la forêt du Libbio, où il se trouva inopinément face à face avec la bergère surprise et sans doute un peu effrayée de tant de figures étrangères, de tant de costumes nouveaux pour ses yeux.
Lui même ne laissa pas à son tour d'être étonné de ne savoir que dire à une simple paysanne, si semblable à une déesse qu'elle lui parut, et pourtant il ne pouvait déjà plus se résoudre à s'en éloigner, quand la vieille mère se montra au détour d'un sentier.

Et le noble seigneur de se porter aussitôt à la rencontre de la bonne femme, et de décliner ses noms et prénoms, d'un air modeste et de la supplier, chapeau bas, qu'elle consentit à lui accorder sa fille en mariage : il s'engageait au surplus et de bien grand cœur à renoncer aux lointains voyages pour se confiner désormais avec son heureuse châtelaine dans sa principauté de la Cinarca.

Les fiançailles eurent lieu et le jour du mariage les suivit de près.
Le seigneur était accouru de bon matin, escorté de tous ses vassaux qu'accompagnaient de nombreux clients à cheval. Un jeune page conduisait par la bride une haquenée docile entre toutes les haquenées avec selle de velours et riche caparaçon - dernier hommage du fiancé.

A l'issue de la messe, tous les invités se mirent en devoir de défiler dans la maison de la bergère où les objets qui formaient sa dot et son trousseau étaient exposés, suivant l'usage traditionnel, à coté des présents de l'époux.
Il y avait maint luisant ustensile de ménage et aussi ample provision de jarres d'huile et d'outres remplies de vin de Murzo ou de Chigliani, des sacs de châtaignes choisies et des coffres entiers de beau linge tissé par sa mère, qui s'était volontiers dépouiller pour faire honneur à une future princesse.

Celle ci eut sans doute été bien inspirée de n'y pas consentir, mais elle était d'un caractère, l'ingrate fille, à plutôt encourager les sacrifices qui devaient dans sa pensée la faire paraître moins inférieure à son riche époux. On assure même qu'elle n'avait pas toujours attendu l'assentiment maternel pour enfler encore et bien inutilement son petit trésor, comme si elle eût dû manquer du nécessaire dans sa résidence seigneuriale de la Cinarca.

On avait immolé pour le repas de noce un bélier sans tache, le plus beau et le plus gras du troupeau, et sa blanche toison, soigneusement lavée dans l'eau cristalline, puis séchée au grand soleil, garnissait la quenouille de la mariée -car en ce temps là, il n'y avait femme en Corse, qu'elle fût châtelaine ou bergère, qui ne s'enorgueillit de savoir tourner le fuseau.
Enfin le son du colobo retentit au loin sous la voûte des pins laryx : c'était le signal du départ.
La jeune mariée était si attentive à faire charger les mules, au moment où son seigneur et maître la pressa d'enfourcher la douce haquenée, qu'elle ne prit point garde à la pauvre vieille mère qui s'apprêtait à lui donner sa bénédiction avec le baiser d'adieu.

La cavalcade se mit en route en suivant la crête de la montagne : un héraut qui ouvrait la marche portait devant l'épousée la quenouille garnie de blanche laine et ornée de rubans multicolores, frangée d'or et d'argent.
Mais l'héroïne de la fête toute songeuse fermait l'oreille aux refrains joyeux de l'épithalame comme aux accords des chalumeaux et des hautbois.

A quoi donc songe-t-elle la distraite épousée ? Aux chèvres et aux brebis familières, aux chiens vigilants qui n'entendront plus la voix toujours obéie de la bergère ? A la pauvre veuve laissée seule et sans espoir qu'une main filiale lui vienne fermer les yeux dans sa forêt du Libbio ? Au gracieux seigneur qu'elle voit chevauchant à ses cotés et souriant avec bonheur aux doux chants d'hyménée ?

Non ! l'orgueilleuse épousée, sans regret comme sans amour, est toute entière à la crainte d'avoir oublié au logis maternel quelques pièces de son précieux trousseau, quand enfin elle s'avise qu'elle y a laissé le racloir du pétrin
Sans plus tarder, d'une voix impérieuse, la nouvelle princesse mande le cavalier le plus agile de l'escorte et le dépêche à sa mère.

Il trouve celle ci accroupie à sa porte, le front entre ses vieilles mains ridées et les yeux tout baignés de larmes.
Ah ! Vous venez sans doute, lui dit-elle avec amertume m'apporter les adieux et les excuses de ma pieuse fille ?
Je viens, répond l'ambassadeur avec dignité, au nom de mon auguste maîtresse, réclamer comme il est juste et légitime, l'indispensable racloir de son pétrin.

Elle n'en saura que faire désormais, tu peux me croire, beau cavalier ! Répliqua la mère saisie d'un transport d'indignation. Et la voilà aussitôt qui, au lieu de franchir le seuil de la maison pour aller quérir l'objet dont sa fille est en peine, s'élance, l'œil en feu et les cheveux au vent, sur un rocher d'où elle peut encore apercevoir celle ci dans le lointain.

Le cortège nuptial, suivant toujours la crête de la montagne, était parvenu en face des blanches maisons de Vico. Déjà la Sposata pouvait mirer sa belle tête couronnée de fleurs dans le Liamone qui semblait tout exprès suspendre de temps à autre son cours impétueux pour étaler ses eaux en petits lacs transparents. Devant elle se déroulait et les coteaux et les plaines de l'opulente Cinarca, vaste domaine de son époux ! Enfin, au-dessus de la mer bleue, bien au-delà du golfe de Sagone et des promontoires les plus avancés, le soleil couchant empourprait les huées de l'horizon.

L'insensible beauté ne pu faire moins que d'arrêter sa monture pour contempler à loisir cet enivrant spectacle et, dans son cœur de pierre, elle s'estima heureuse de vivre.
C'est alors que sa mère courroucée la reconnut du haut du rocher qu'elle avait gravi pour la revoir
et la maudire

- Fille dénaturée s'écria-t-elle, en étendant vers la Sposata un bras menaçant, tu as dépouillé sans honte celle de qui tu avais reçu le jour ! J'en prends le ciel à témoin : par le lait dont je t'ai nourri puisses-tu ne jamais allaiter !

Et comme sa colère croissait encore en s'exhalant elle ajouta :

- Puisses-tu demeurer là toi et tes cavaliers.

Les anges du ciel avaient entendu la malédiction maternelle, elle était méritée et tous dire Amen !
Et la Sposata demeura pétrifiée au sommet de la montagne avec tout son cortège, toujours tournée vers le couchant et la mer, immense, brûlée du soleil, battue des vents et foudroyée par chaque orages qui passe, morte à la fois et immortelle, statue de l'ingratitude dont la simple vue suffit pour intimider les fiancées Corses tentées d'être des filles ingrates !

Et c'est la bergère corse, l'épousée du seigneur de la Cinarca, que les touristes peuvent voir juchée là haut sur le sommet. La Sposata, un roc, rien qu'un roc, comme son coeur.



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